Pierre DEMMLER est né à Paris le 27 mars 1886. Son père est polytechnicien et industriel Il entre à St Cyr en 1906. Étudiant sérieux, il devient vite un brillant Officier.
En 1915, affecté au 62ᵉ Bataillon de Chasseurs Alpins, le Capitaine Aide‑Major Pierre DEMMLER devient Chef de la 9ᵉ Compagnie sous les ordres du Commandant Paul HUOT et participera à tous les combats.
Mais derrière l’uniforme, les photographies familiales révèlent un homme resté profondément enfant : rieur, tendre, joueur.
Cette douceur, il la partage avec sa nièce et filleule, la petite Françoise MARETTE, surnommée « Vava », âgée de sept ans. Elle est née à Paris dans une famille aisée. Elle vit une enfance heureuse, à l’abri du besoin.
Correspondance
Depuis le début de la guerre, elle réside dans un grand hôtel au bord de la mer, loin des menaces guerrières.
Entre l’oncle soldat et l’enfant vive et imaginative naît une relation d’une grande délicatesse. Elle lui écrit sans cesse ; il lui répond avec humour et affection. Toute la famille s’amuse de cette complicité : « Pierre est le fiancé de Vava ». Et Pierre joue le jeu.
Dans une lettre du 2 septembre 1915, il lui écrit : « Je regrette de ne pas t’avoir avec moi. Tu t’amuserais beaucoup dans les tranchées, mais le général JOFFRE ne permettrait certainement pas que tu viennes. »
Pour Vava, ces mots sont un enchantement. Elle tricote pour les blessés, prie pour son oncle, rêve de leur avenir commun. Le 7 septembre, elle lui répond avec la spontanéité bouleversante d’une enfant :
« Je voudrais bien me marier avec toi l’année prochaine, mais je ne peux pas parce que je suis encore trop petite… Je voudrais avoir beaucoup d’enfants, deux filles et trois garçons, et tu me raconteras toutes tes campagnes… »
Cependant, la guerre, pour elle, n’est pas une abstraction. Une partie de l’hôtel est transformée en annexe d’hôpital militaire. Elle voit les blessés arriver, elle sent l’angoisse des adultes… Et pourtant, dans ses lettres, elle s’efforce d’être courageuse pour son oncle.
En septembre 1915, elle écrit même à Dieu :
« Protégez l’oncle Pierre… Je tâcherai d’être bien sage pour que vous le protégiez. »
Le 31 mai 1916, Pierre écrit à Vava : « Le Commandant m’a dit : « Vous écrivez avec la naïveté d’un enfant » et j’ai été bien content car, si je ne suis qu’un enfant, nous pourrons nous marier ensemble quand je reviendrai Général après la guerre. »
Le 30 juin 1916, elle lui envoie une lettre joyeuse. Elle est fière de ses prix scolaires et elle lui décrit la maison qu’elle a choisie pour « eux et leurs quatre enfants ». (Elle précise : 1 garçon et 1 fille pour chacun !)
Il répond : « …Je t’en félicite…Pour te récompenser, je t’envoie ma photographie : tu vois que la guerre n’est pas terrible, il suffit de s’asseoir sur un banc… » Il lui envoie en effet une photo où on le voit tranquillement assis sur un banc, entouré de quelques officiers.
La fin d’un rêve
C’est la dernière réponse de Pierre à la dernière lettre de Vava à son oncle.
En effet, le 6 juillet, au « Sphinx » de la Tête des Faux, Pierre DEMMLER est mortellement blessé par un tir d’obus. Il meurt quatre jours plus tard, sans se plaindre, à l’hôpital militaire de Fraize. Mourir ne lui faisait pas peur car il avait côtoyé la mort pendant deux ans. Ceux qui l’ont assisté pendant son agonie disent qu’il aurait préféré être tué pendant un assaut avec ses compagnons d’arme…
Françoise MARETTE, veuve de guerre à 7 ans
Pour la petite Françoise, c’est un effondrement. Elle se voit comme une veuve de guerre. Elle n’évoquera plus jamais son nom pendant des années, enfouissant cette douleur première au plus profond d’elle‑même. Ce n’est qu’en 1928, lors d’un pèlerinage dans les Vosges avec sa grand‑mère, qu’elle affrontera à nouveau la trace de cet amour perdu.
Cette blessure d’enfance, silencieuse mais fondatrice, accompagnera toute sa vie celle qui deviendra Françoise DOLTO*. Car derrière la psychanalyste mondialement connue, défenseuse infatigable de la parole de l’enfant, il y a une petite fille de la « Grande Guerre », marquée par la mort d’un oncle adoré, par le poids des non‑dits familiaux, par l’impossibilité de faire son deuil.
Conclusion
La disparition de Pierre DEMMLER n’a pas seulement brisé un destin militaire prometteur et endeuillé une famille, elle a façonné, dans l’ombre, la sensibilité d’une petite fille qui deviendra l’une des grandes voix de l’enfance au XXᵉ siècle.
Ainsi, le Capitaine au cœur d’enfant aura laissé, par‑delà la guerre, une empreinte durable, celle qui ouvre parfois, dans la douleur, le chemin d’une vocation.
Notes complémentaires : Cet article a été écrit à partir de documents rassemblés en 2014 par Annick LEGOUX, Daniel BERTHIER et JP CARMOI, adhérents à l’UF- ACVG de Côte d’Or à l’occasion des commémorations du Centenaire de la Guerre 1914-1918.
La photo de Pierre DEMMLER est extraite du livre de Manon PIGNOT et Yann POTIN « 1914-1918 Françoise DOLTO, veuve de guerre à sept ans » paru en 2018.
* Quand on demandait à Vava quel métier elle souhaitait exercer plus tard, elle répondait : « Je serai médecin d’éducation » (métier inconnu à l’époque). Et quand on lui demandait ce que c’est, elle répondait : « Je ne sais pas, mais il faut que ça existe. »
Diplômée en médecine en 1939, elle mettra en pratique son expérience personnelle avec les enfants dont le père disparaîtra pendant plusieurs années (Prisonnier de Guerre).




